La nouvelle géopolitique de l’énergie

08 janvier 2008

Christophe Barthelemy

Un nouveau modèle d’économie mondiale de l’énergie est en train d’apparaître. Pour une approche volontariste des problèmes de gouvernance.

Le siècle naissant est caractérisé par trois basculements majeurs dans le secteur de l’énergie, qui traduisent la remise en cause du modèle économique dominant.

Le premier est géoéconomique : les relations énergétiques mondiales étaient articulées depuis deux siècles autour d’un axe Nord-Sud et, plus précisément, OCDE-Opep depuis 1973. Elles ont été longtemps très favorables au Nord avant de se rééquilibrer peu ou prou. De plus en plus, les lignes de force s’orientent aujourd’hui selon un axe Est-Ouest, dans lequel la discipline des producteurs pétroliers autour de l’Arabie saoudite s’efface, où le gaz devient l’instrument du retour de la Russie sur la scène mondiale, tandis que la solidarité des pays industrialisés s’étiole avec l’émergence de nouvelles puissances.

Le deuxième basculement tient au fonctionnement des marchés de l’énergie. Sortant d’une relation binaire producteurs-consommateurs (de pétrole, de gaz, d’uranium), nous entrons dans un système plus complexe, où les acteurs se multiplient (plus de producteurs, plus de grands consommateurs, des pays de transit dont la faiblesse rend le rôle d’autant plus crucial) et où le jeu se mondialise (concurrence entre consommateurs, captation des producteurs marginaux par les pays émergents créant ou accentuant les déséquilibres en Afrique, Amérique latine ou Asie centrale). L’instabilité croît : elle est à la fois globale (ce que traduit le prix du pétrole), régionale (Ukraine-Biélorussie-Russie, Caspienne et Caucase, région des trois frontières en Afrique, zone andine…) et nationale (Irak, Soudan, Tchad, Nigeria, Venezuela…). Jamais les enjeux énergétiques n’expliquent seuls les tensions internationales, mais ils en sont aujourd’hui rarement absents.

Le troisième basculement concerne le rapport à la ressource énergétique : alors que les deux premières révolutions industrielles étaient assises sur la sur consommation d’une énergie très bon marché, celle-ci devient brutalement une ressource rare, une rente à valoriser, une richesse à économiser (les fonds pour les générations futures créés à partir du précédent norvégien, la tentation nucléaire des pays producteurs de pétrole) ou à accaparer (les rivalités des compagnies pétro-gazières chinoises, indiennes et occidentales) et enfin la première source directe ou indirecte du bouleversement de l’écosystème planétaire.

Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que se développe un puissant sentiment de précarité : il traduit l’impasse dans laquelle se trouve notre modèle de développement énergético-extensif, qui va se briser sur le mur du changement climatique ou sur la barrière, moins physique qu’économique, du stock des ressources fossiles.

Comment corriger la trajectoire ? Les macro-solutions sont connues : gouvernance mondiale de l’énergie et de l’environnement, ruptures technologiques dans la production d’électricité et la propulsion des véhicules, passage à une économie énergético-intensive. Le dernier rapport annuel de l’AIE insiste sur la nécessité d’agir à l’échelle planétaire, de manière décisive et urgente. La difficulté est dans le pilotage de la transition. Plus profondément, cette révolution suppose que l’opinion publique sorte partout des schémas mentaux de la période précédente : la source d’énergie la plus abondante est le charbon, qui tue et pollue bien plus que le nucléaire, la croissance exponentielle des transports n’est rendue possible que par l’absence d’internalisation de ses effets écologiques, la mondialisation économique est fondée sur la dissimulation des coûts réels de la surconsommation énergétique, le développement de l’ex-tiers monde ne pourra répliquer celui des pays occidentaux… Cela requiert un immense courage de la part des dirigeants politiques et une révolution dans les comportements individuels. Car, à défaut de cette prise de conscience et de cette régulation interétatique, les mécanismes de marché joueront à plein. Les prix, traduisant les déséquilibres offre-demande, deviendront plus volatils sur un trend haussier et les corrections subies par les économies seront de plus en plus brutales.

Publication: Les Echos